Eve lève-toi

Alors que le monde entier célébrait les descendantes de la lignée de Eve, le 8 Mars dernier, au Cambodge, il s’agissait d’une journée comme les autres.

En fait, la journée internationale de la femme (à ne pas confondre avec la journée internationale des femmes qui n’est que pure invention des médias) était un dimanche. Or, quel est intérêt d’avoir pour jour férié un dimanche? Aucun. C’est en tout cas la réponse qui m’a été donnée par l’une de mes collègues Cambodgiennes. A l’échelle nationale, les locaux avaient décidé, d’un commun accord, de reporter cette journée internationale au lendemain.

D’origine Camerounaise, d’où je suis parti très jeune avec toute la smala, je garde un souvenir vif des festivités qui avaient lieu lors de la journée internationale de la femme. Ça commençait très tôt le matin. J’étais réveillé par des chants, des cris, des éloges et des revendications proférés par les femmes en leur propre honneur. Elles avaient compris qu’elles ne devaient compter sur personne d’autre pour le faire. Elles avaient compris qu’elles ne devaient pas attendre qu’un représentant du sexe opposé vienne les placer sur un piédestal pour qu’elles se rendent compte de leur valeur. Non. Ça, c’était leur dada à elles. Elles se déplaçaient de maisons en maisons, où elles étaient rejointes par une voisine, une soeur, une tante, une cousine. A mesure qu’elles avançaient, le cortège grossissait. C’était toute une organisation! Certaines allaient même jusqu’à devancer le soleil et se levaient bien avant lui. Elles s’activaient aux fourneaux et préparaient le repas de  la journée pour leurs enfants et de leurs maris car elles savaient que ce jour là, elles seraient abonnées aux absentes. C’était leur journée. Il était impossible de l’ignorer. Elles se faisaient faire pour l’occasion des boubous sur lesquels elles inscrivaient des slogans. Chaque groupe de femmes avaient leur propre boubou et bien souvent leur propre slogan mais, chaque année une seule et même robe était portée par une majorité. De même, un seul et même slogan finissait par raisonner dans les quatre coin du pays. Quel est le rapport avec le Cambodge? Pourquoi est-ce que je vous inflige ces souvenirs d’enfance datant d’il y a plus de 18 ans? Patience! J’y viens! A dire vrai, je m’attendais à assister à un engouement semblable ici à Siem Reap mais, cela n’a pas été le cas. Loin de là. Laissez-moi vous décrire cette journée du Lundi 9 Mars 2015.

Je me suis soustrait ce jour là au confort de mon lit douillet à une heure relativement descente. L’air était doux. Les hélices de mon ventilateur de plafond faisaient un bruit assourdissant auquel venait s’ajouter celui produit par mon ventilateur sur pied. Je n’entendais rien. Je décidais alors de les éteindre. J’écoutais autours de moi, regardais par les fenêtres de ma chambre : aucun chant, aucun cri, aucun éloge, ni aucune revendication n’étaient proférés en l’honneur des descendantes de Eve. Les ronflements produits à l’unisson par les deux ventilateurs avaient été plus forts que Karma Police de Radiohead dont la douce mélodie m’extirpe tous les matins de mon sommeil. Réalisant que j’étais en retard, je me suis précipité vers la salle de bain où j’ai pris une douche puis, je me suis habillé avant de grimper sur mon vélo couleur soleil. Lorsque je suis arrivé sur la petite place située entre Pub street et Sivatha qui sert quotidiennement de boutique éphémère à ma marchande de gaufres préférée, elle était là. Fidèle au poste et armée de ce sourire franc qui vous fend le coeur. Là aussi, aucun chant, aucun cri, aucun éloge, ni aucune revendication n’étaient proférés en l’honneur des descendantes de Eve.

En tout cas, la marchande de gaufres était là. Elle m’attendait, tenant en main deux gaufres qu’elle avait soigneusement emballés dans un sac plastique bleu à mon attention. C’est exactement le nombre de gaufres que je prends tous les matins. Je me suis hâté de la débarrasser de mon précieux paquet en échange de quelques riels suivi d’un « ârkun bong » en guise de remerciements. Plus tard, je suis passé devant la marchande d’eau et de cigarettes : elle tient un petit commerce à quelques pas de mon lieu de travail. J’ignore son nom. Je l’appelle « bong srey » et elle m’appelle « om proh » ( termes khmer pour grande soeur et petit frère). Cela nous suffit amplement. Qu’est-ce qu’elle me fait rire la bong srey! Elle donne souvent l’impression d’avoir la tête dans les nuages. Elle tient un commerce mais elle n’y est jamais présente, si bien qu’un jour,  j’ai dû aller la chercher chez le voisin pour lui acheter de l’eau. Là aussi, aucun chant, aucun cri, aucune éloge, ni aucune revendication n’étaient proférés en l’honneur les descendantes de Eve.

A mon arrivée au bureau, je n’étais donc pas surpris de constater qu’il s’agissait d’un dimanche comme les autres. Bong Chreb vaquait à ses occupations, bong Sarem, la modéliste, était plongée dans ses calculs de mesures et de proportions. Bong Sinoun, qui ne devrait plus tarder à accoucher de son deuxième enfant à l’heure même où j’écris ce billet, s’activait à achever les finitions d’une robe commandée la veille par une cliente australienne. Tout portait à croire qu’il s’agissait d’une journée des plus normales puisque là encore, aucun chant, aucun cri, aucun éloge, ni aucune revendication n’allaient être proférés en l’honneur des descendantes de Eve. Intrigué, j’ai voulu savoir ce que la journée de la femme représentait pour ces femmes dont je partageais le quotidien depuis déjà quelques mois. J’ai donc demandé à Sina pourquoi est-ce que ses collègues et elle ne célébraient pas la journée de la femme. C’est alors qu’elle m’a répondu, tout de go : « est-ce que cela change quelque chose? ». Bien sûr, en posant cette question à Sina, je me doutais de sa réponse néanmoins, je souhaitais l’entendre de sa bouche. Il ne fait aucun doute que le Cambodge est un beau pays et ce à bien des égards. Cependant, comme beaucoup de pays en voie de développement, son niveau d’autonomie ne permet pas à sa population de s’étendre et de s’interroger sur les enjeux soulevés par ce types problématiques (comprendra qui pourra). Pour certains, moi y compris, la journée internationale de la femme est une pratique rétrograde. Pourquoi ce besoin de célébrer la femme et à fortiori un seul jour dans l’année? Quant est-il des 364 autres jours? A quand une journée internationale de l’homme? Que dis-je? Elle existe déjà : elle dure 364 jours!

Que l’on trouve ces questions légitimes ou non, il est toutefois important d’appréhender cet événement comme l’occasion de se rappeler que des inégalités persistent dans les rapports hommes – femmes et tant que celles-ci existeront des événements telle que la journée internationale de la femme auront lieu d’être. Plus qu’un bouquet de fleurs, plus qu’une attention particulière à l’égard des descendantes de Eve, la journée internationale de la femme nous appelle tous à dresser un bilan de nos acquis et nos lacunes en matière d’égalité des sexes. C’est l’occasion d’honorer les femmes ordinaires d’hier qui, par leurs actions, ont ouvert la voie aux femmes d’aujourd’hui et aux petites filles de demain. Marie Curie a montré qu’une femme était aussi capable qu’un homme. Simone Veil s’est battue contre vents et marées afin que les femmes obtiennent le droit à l’avortement en France. En 1944, Maya Angelou était la première femme noire conductrice de bus aux Etats-Unis. Aujourd’hui, Françoise Gasquez, professeur de français au lycée Jules Ferry à Paris, participe à la formation des leaders de demain, tout comme Ombeline Harel, jeune professeur d’anglais en région parisienne. Comment pourrais-je oublier Malala Yousafzai, la plus jeune lauréate du prix nobel de la paix pour son combat mené en faveur de l’éducation des filles? Ces personnes sont, parmi tant d’autres, des exemples illustrant le fait que la journée internationale de la femme ne devrait pas être l’affaire des femmes seule et encore moins une affaire d’un jour. Il est temps que chacun se mobilise et apporte sa contribution dans la lutte pour l’égalité des sexes.

En attendant, je vous propose de découvrir les portraits de femmes dont je partage le quotidien, ici, au Cambodge.

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