Prières à Dieu

J’avais travaillé tard ce soir-là, non pas par conscience professionnelle mais par convenance. J’attendais Karelle avec qui nous devions nous rendre chez Pauline. Je connaissais cette dernière depuis trois mois déjà mais, je n’avais jamais mis pied chez elle. Elle avait désespérément essayer de m’indiquer le chemin de façon à ce que je puisse m’y rendre par mes propres moyens mais en vain. Il était 20h00 lorsque Karelle s’est enfin présentée devant mon lieu de travail, confinée dans les entrailles d’un tuk tuk lui-même chargé comme un baudet. Elle emménageait chez Pauline le temps de trouver un nouveau logement après qu’elle se soit vue forcer de quitter manu militari le sien. Il faut dire que ses voisins n’étaient pas faciles à vivre. C’est donc jonché sur mon vélo, couleur soleil, que l’ai suivie. L’appartement de Pauline était en fait situé à cinq minutes, porte à porte, de mon lieu de travail; il suffisait de suivre une ligne droite.

Tyler s’activait derrière les fourneaux. Il faisait mijoter du poulet qu’il avait soigneusement découpé en dés. C’est exactement ce que j’aurais fait. Cela me rassurait; il avait l’air de savoir ce qu’il faisait. La maîtresse des lieux, quant à elle, était entrain de se délecter d’un nectar à base de raisin fermenté. C’était son activité de prédilection. Une activité qui, je dois l’avouer, n’était pas sans me déplaire. Bien au contraire. Maintes fois, elle avait lié et scellé nos destins. Comme ce soir là par exemple, où Tyler eut la douce folie de nous inviter à le rejoindre dans l’aventure qu’il s’apprêtait à entreprendre: parcourir le Vietnam à moto pendant un mois. Je venais de voir le film Easy Rider selon les recommandations d’une amie restée en France. Ce film avait eu sur moi l’effet qu’il a sur à peu près tout le monde, à savoir, un sentiment d’exaltation débordante qui vous incite à prendre le large au dos de votre Harley Davidson. Dans notre cas, il allait s’agir d’une Honda.

Easy Rider avait donc eu raison de moi; j’avais accepté d’honorer l’invitation de Tyler en me disant qu’après tout, ce périple participerait surement à m’ériger en figure de héro aux yeux de mes futurs enfants. Le jour où nos chemins se croiseront, peut-être mon récit me permettra-t-il d’appâter ma tendre moitié? Seulement, j’avais oublié un détail: je n’avais jamais conduit de scooter de ma vie et encore moins une moto et encore moins une moto au Vietnam et encore moins une moto pour me déplacer d’une ville à une autre au Vietnam, de jour comme de nuit, par temps de pluie, de vent ou de soleil de plomb. Je n’avais jamais rien fait de tout cela et j’avais exactement deux semaines pour apprendre à dompter une moto. A mesure que l’échéance approchait, je commençais à remettre en question ma santé mentale. Ma mégalomanie se heurtait ici à son David. Son terminus. Tout le monde descend!

Comme il se plaisait à si bien le raconter à qui souhaitait l’entendre, Tyler était au Cambodge pour les besoins d’un stage auprès de FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture). Son contrat s’étant terminé plus tôt que prévu, il saisit cette opportunité pour élargir sa connaissance du monde. Nous avions décidé qu’il partirait le premier et que Pauline et moi le rejoindrions deux semaines plus tard. Cependant, Tyler avait eu un accident de moto quelques jours seulement après avoir quitté Siem Reap. Nous avions alors dû, heureusement pour moi, considérer d’autres moyens de locomotion. J’ai honteusement remercié Dieu. Que dis-je? Tous les dieux. N’importe quel dieu, tant qu’il avait consenti à me libérer du joug d’une situation qui aurait pu s’avérer embarrassante pour moi.

C’est par une journée ensoleillée que Pauline et moi avons atterri à Ho Chi Minh city. J’avais été frappé de voir à quel point cette ville était développée. J’apprenais aussi que comme tous les africains, tous les asiatiques ne se ressemblent pas. Je revoyais pour la première fois depuis mon départ de Paris un restaurant Mc Donald; je renouais bel et bien avec la civilisation. Bientôt j’allais assouvir l’un des fantasmes les plus répendus au sein de la communauté des hommes en devenant multimillionnaire pour la première fois de ma vie. Deux jours plus tard, nous rejoignions Tyler à Nha Trang, ville entièrement investie par les russes. Ont suivi Qui Nhon, Hoi An, Hue, Ninh Binh, Hoa Binh, l’île de Cat Ba, la baie de Ha long et Hanoi. Un concentré de paysages tous plus beaux les uns les que les autres, de voyages en car, de jour comme de nuit, de sourires et fous rires partagés, mais aussi parfois de moments de fatigue et de ras-le-bol. Ce voyage fût digne d’une émission de télé-réalité où « tout est multiplié par dix ». D’ailleurs, si Benjamin Castaldi me demandait, comme il avait pour coutume de le faire, en son temps, après chaque nouvelle élimination de candidat: « quelles sont vos impressions? Si vous deviez résumer votre aventure en un seul mot, que serait-il? », je serais alors tenté de répondre « Hors du commun » et je pèserais mes mots.

Se retrouver à plus de 9,702 km de votre famille, de vos amis, des habitudes qui ont longtemps rythmé votre quotidien bien que dans un cadre défini, structuré et sécurisé est une chose. Parcourir un autre pays lui-même situé à 10,000 Km de votre pays d’origine (la France j’entend) avec des personnes totalement différentes de vous et dont vous ignoriez encore l’existence trois mois plus tôt en est une autre. Je mentirais si je disais que Pauline et Tyler avaient été pour moi comme des frères et soeurs lors de ce voyage. Je mentirais également si je disais qu’ils avaient été des amis. Si j’avais la vocation de me rapprocher le plus possible de la vérité vraie, au sens de Rimbaud, je dirais, me semble-il, que Pauline et Tyler ont été des compagnons, tout comme la canne blanche accompagne l’aveugle. A tour de rôle, nous avions chacun endossé le rôle de la canne puis de l’aveugle. Nous ne finissions pas les phrases des uns et des autres, point de niaiseries imbuvables entre nous, mais nous les accueillions avec compassion, attention et respect, tels des fidèles recevant l’Eucharistie à la messe du dimanche. Avec eux, j’ai fait l’expérience d’un sentiment de liberté jamais connu auparavant. En leur compagnie, je n’ai senti ni mal, ni crainte, ni inquiétude.

A Tyler et Pauline. Merci d’avoir contribué à m’ouvrir l’appétit.

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